Quelle éthique pour l’accompagnement entrepreneurial ?

Table ronde animée par Christelle PONS le 10 décembre 2018 lors des premières Assises du capital humain entrepreneurial.

Seuls 30 % des nouveaux entrepreneurs choisissent de se faire accompagner dans leur projet, multipliant ainsi par trois leurs chances de pérennité. La métamorphose d’une personne salariée vers une posture d’entrepreneur exige des transformations cognitives, comportementales, sociales qui représentent un changement total de paradigme.

Ce changement n’est pas forcément naturel en soi, qui aime vraiment changer ? Il nécessite donc d’être accompagné.

Comment le créateur va-t-il mesurer l’enjeu lié à l’accompagnement, et comment va-t-il choisir parmi une pléthore d’acteurs ? Comment résister au chant des sirènes d’un entrepreneuriat « facile » ? Comment avoir l’assurance de bénéficier d’un accompagnement de qualité, responsable, orienté vers la pérennité du business ?

L’éthique professionnelle des accompagnants apporte la sécurisation requise pour aborder en confiance sa métamorphose d’ex-salarié.

Petit rappel sur ce terme d’éthique souvent confondu avec la notion de « valeur ».

L’éthique est l’incarnation de ses propres valeurs dans son comportement professionnel en cohérence avec son discours, c’est mettre en congruence sa vision, son discours et ses actes.

Laissons la parole aux invités.

La force du réseau informel, avec Laurent Grandguillaume, vice-président de la Fondation Travailler autrement et Directeur général adjoint du groupe ITG, qui porte la parole des entrepreneurs en solo

« Le plus souvent, le jeune entrepreneur se voit proposer des outils : quel statut juridique, quel régime social, quel régime fiscal ? Cette logique oublie l’essentiel, c’est-à-dire la dimension humaine ». Le travail le plus important porte en réalité sur la posture et le positionnement. Il doit s’appuyer sur des tiers compétents et de confiance.

Historiquement il y a toujours eu des tiers autour du travailleur indépendant ou de l’entrepreneur. Au 19ème siècle, l’indépendance était la norme, le salariat n’existait pas. Le 20ème siècle a créé des tiers employeurs, des tiers porteurs. Maintenant on crée des tiers intermédiaires, c’est-à-dire des plateformes, des outils digitaux qui permettent de mettre en lien.

Ces tiers peuvent ou non être porteurs d’éthique pour devenir des tiers de confiance. Ils accompagnent, protègent, sécurisent. Mais, rappelle Laurent Grandguillaume, ils ne sont pas forcément Institutionnels ou professionnels. Si le travailleur indépendant passe souvent par un pair issu de son réseau professionnel, les conseils peuvent aussi venir de l’environnement, de la famille, « n’oublions pas les invisibles de l’accompagnement qui vont apporter la bienveillance indispensable ».

C’est plus simple d’entreprendre quand on est soutenu par son entourage que quand on est seul, isolé, avec un tiers institutionnel qui nous dicte la vérité. Les dispositifs qui nous viennent du haut rentrent la personne dans une case, et lui permettent rarement d’arriver au bout du chemin.

La primauté de l’humain sur la technique, avec Philippe Moreau, directeur d’IncubAlliance

Même sur les projets techniques, la principale cause d’échec ne réside pas dans la technologie, ni même les finances, même pas la difficulté de trouver les clients ! « Le pire, c’est une équipe qui ne fonctionne pas, donc la relation humaine qui devient fragile ».

En quelques mois, des projets porteurs de beaucoup d’ambition et assez puissants peuvent s’effondrer à cause de l’aspect humain.

Cela veut dire que cet aspect humain doit être travaillé dès le départ en regardant là aussi comment la cohérence entre les paroles, les valeurs et les actes se fait.

Gage de sécurité pour l’accompagné : la supervision de l’accompagnant

Avec Véronique Sagot, coach et superviseur

Un important point de référence qu’il est primordial de travailler avec les accompagnants, c’est de se référer régulièrement au contrat posé avec l’accompagné. Quel mandat a été confié ? Quelle est la responsabilité de l’accompagnant, jusqu’où peut-il ou doit-il aller ? L’éthique, c’est aussi beaucoup une question de limite. Il est facile d’oublier dans le feu de l’action pourquoi on a été mandaté. Etait-ce sur l’aspect marketing ou sur le développement de l’entrepreneur, de son business, sur l’ensemble ? Revenir au contrat permet un réancrage.

L’accompagnateur est souvent lui-même entrepreneur et a sa propre conception de la réussite, de la notion de risques… Il est si facile de projeter sa propre vision, ses propres limites sur l’autre. « La projection constitue une des premières causes d’échec d’un accompagnement. Seule une supervision régulière permet les prises de conscience et le recul indispensables pour rester à l’écoute de son accompagné et museler ses propres références »

C’est en soi le premier gage de mise en cohérence entre ce que je dis (je suis un bon accompagnant), ce que je pense (j’annonce mes valeurs clairement) et ce que je fais (comment je peux le prouver par des faits).

Le nécessaire alignement, avec Pascal Bastien, co-fondateur du Bachelor Jeune Entrepreneur de l’EM Strasbourg

« Pour moi, l’éthique passe par un alignement entre mes valeurs et mon fonctionnement personnel ». Pour être prêt à accueillir les tensions et interrogations de l’entrepreneur accompagné, l’accompagnant doit être parfaitement disponible. Le préalable c’est de rester à l’écoute de ses propres besoins. Car l’enjeu, c’est de dépasser ses propres peurs pour être en mesure d’accueillir celles de la personne accompagnée et lui permettre de se construire ou reconstruire. Le premier acte est souvent de permettre à l’autre de reprendre le contrôle de son présent. Il peut ensuite s’ouvrir à toutes les alternatives qu’il n’avait pas explorées. Dans ce processus, l’accompagnant permet de gérer le stress, sortir de la panique, repartir. « Plus généralement, ma posture est de montrer l’exemple ». Non pas de dire aux jeunes entrepreneurs ce qu’ils doivent faire, mais de « montrer que nous aussi dans notre profession nous avons des clients, avec qui les choses se passent plus ou moins bien. Nous sommes des personnes apprenantes. Nous allons chercher de nouveaux modèles, de nouvelles théories pour innover dans nos pratiques. ».

C’est important d’autoriser l’erreur en montrant ses propres erreurs. C’est le seul moyen d’apprendre de l’échec et d’accepter le risque. Ce serait ça le mot de la fin, l’alignement c’est de montrer l’exemple et d’accepter qui nous sommes vraiment.